Le réel doit être fictionné pour être pensé
Jacques Rancière





BRÈVE INTRODUCTION À LA MÉTHODE DE COMPOSITION EN TEMPS RÉEL*
PAR JOÃO FIADEIRO



Encadrement historique, artistique et politique


La méthode de Composition en Temps Réel a été développée et systématisée par João Fiadeiro depuis 1995. Dans un premier temps elle a eu comme encadrement la nécessité de créer un système de composition susceptible d’être partagé avec ses collaborateurs dans le processus créatif. Dans un deuxième temps elle s’est affirmée comme outil d’exploration de modalités d’écriture dramaturgique dans le domaine de la danse, ayant été étudiée, développée et utilisée par plusieurs artistes et chercheurs. Depuis 2005 elle s’est affirmée dans le territoire de la recherche au sens large, en se penchant notamment sur la question de la « décision » et de la « représentation », élargissant ainsi sa sphère d’intérêt et d’applicabilité au-delà des frontières de la danse et même de l’art. C’est une méthode fortement influencée par les avancées récentes menées dans des domaines scientifiques tels que la neurobiologie, les sciences économiques et computationnelles, la philosophie du langage et de l’esprit, la physique quantique, la linguistique cognitive, etc.

« Composition en temps Réel » est une désignation qui est apparue en opposition à l’idée établie par quelques pratiques d’improvisation qui valident les notions d’« instantané » et de « spontané » comme synonymes de « liberté » et d’« authenticité ». La méthode de « Composition en Temps Réel » soutien qu’« agir librement », même sous la pression du temps réel (ou plutôt à cause d’elle), présuppose une lecture « distancée » du contexte dans lequel on est interpellé à agir, ainsi que le contrôle des conditions de visibilité de ce mouvement. Bref, elle présuppose que nous soyons responsables de nos actions. De notre point de vue, il n’y a pas d’autre façon de faire l’expérience d’un geste véritablement libre. Ce genre de discernement et « sang-froid » vis-à-vis de nos propres émotions et convictions, surtout quand nous sommes confrontés à la vitesse associée au temps réel, requiert un entraînement qui passe par la mécanisation d’un « mode d’opération » qui n’a d’autre but, en fin de compte, que de « gagner du temps », pour que l’outil le plus important dans le processus de décision – l’intuition – puisse émerger.


Mode d’opération (-1), (0),(1)

(-1) Cette phase requiert un important travail de contention, car son but est d’inhiber un geste reflexe qui gâcherait tout. L’attente que l’on crée vis-à-vis de l’avenir empêche une lecture objective des événements ; parce qu’elle reflète, surtout quand nous sommes pressionnés par le temps réel, une simple projection de nos peurs, désirs et habitudes. Nous sommes généralement poussés à agir trop tôt, c’est-à-dire avant même d’avoir eu la possibilité d’accéder à ce qui, de fait, nous interpelle. Pour contourner cette « dépendance » que nous avons tous par rapport à ce que nous espérons, la méthode propose qu’elles soient remplacées par une disponibilité capable d’accepter le vide. Pour ce faire, il faut que l’on entraîne notre capacité de lire un événement tel qu’il se présente, par opposition à la tentation « naturelle » de l’interpréter ou même de le comprendre trop tôt. Nous sommes conscients que c’est « trop demander » à un corps « accro à l’avenir », mais cette capacité est fondamentale pour accorder aux autres le bénéfice du doute et pour nous libérer de la tyrannie de l’apparence, des conclusions hâtives et des faux moralismes.

(0) Cette phase est dédiée à la création d’hypothèses de relation avec une situation donnée, à partir de tous les angles identifiés. Ces hypothèses peuvent aller des plus évidentes aux plus improbables, mais il faut bien qu’elles se situent « de ce côté-ci » du possible. Car même s’il est mystérieux et obscure, le geste qui nous interpelle est celui qui nous paraît familier ; celui qui peut nous toucher personnellement, intimement même. C’est parce qu’ils conjuguent une certaine étrangeté avec une certaine familiarité que ces hypothèses nous feront regarder la même réalité de toujours – celle que nous vivons et avec laquelle nous nous confrontons tous les jours – à partir d’une nouvelle perspective. Ce qui ne veut pas dire que nous cherchons les « malentendus » dans notre façon de percevoir et de nous rapporter aux situations, puisque les malentendus, quand ils sont le résultat d’un effet, d’une distorsion manipulé des données ou même d’un manque d’attention, peuvent en effet nous faire rire à cause de la dysfonction qu’ils provoquent généralement, mais n’ont aucune conséquence sur notre façon de percevoir le monde. Les malentendus se limitent à « entretenir le temps » et le danger est qu’ils camouflent et retardent une confrontation directe avec nous mêmes et, par conséquent, avec les autres.

(1) Cette phase propose, une fois que la situation est identifiée et que sont crées les hypothèses de relation, d’activer un état où l’on est capable d’attendre [sans rien « espérer»[1] ] et où l’on se tient prêt à agir, tout en laissant que l’occasion s’offre d’elle même, au lieu de se laisser aller dans le facilitisme de l’action précipitée, généralement motivée par la nécessité d’« expression » ou, dans le pire des cas, d’exhibitionnisme pur. A cet égard la méthode sape la logique habituelle de ce que l’on entend par « décision », car elle propose que « décider » n’est pas faire arriver, mais laisser (ou pas) arriver. Autrement dit, elle présuppose que le « mouvement » existe déjà avant et malgré nous, et que notre travail est « simplement » de savoir entendre et écouter attentivement ses infimes dimensions pour, à partir de là, travailler uniquement et exclusivement sur les conditions de sa visibilité.

Avec l’application mécanique et circulaire de ces phases est atteint le but central de la méthode de « Composition en Temps Réel » : mettre l’exécuteur dans la position de « médiateur » et de « facilitateur » des événements, tout en inhibant sa tentation de s’imposer par la volonté ou la capacité de les manipuler. Son seul « acte créatif », à en avoir, se résume à la maîtrise avec laquelle il ou elle gère la tension, l’équilibre et le potentiel du matériau avec lequel ils travaillent, laissant les choses arriver de soi, quand elles arrivent.

* traduction: Paula Caspão

[1] NT: En portugais, comme en anglais, il y a un terme pour ‘attente’ (‘espera’ / ‘waiting’) au sens d’attendre simplement un bus, par exemple, et un autre terme pour ‘attente’ (‘expectativa’ / ‘expectation’) au sens d’avoir des ‘attentes’ ou ‘espérances’ sur le mode dont quelque chose adviendra.